Jeudi 8 mai 2008

                 Afin d’endiguer l’absentéisme galopant de notre belle collectivité, Grand Chef Sioux eut un jour une idée de génie : installer une pointeuse ! Les agents badgeraient en arrivant et en partant et la perspective de débarquer dans des bureaux déserts pour cause de beau temps ou de crise de flemmingite aigüe serait définitivement obsolète.
             S’il est des lieux où souffle l’esprit, je pense pouvoir affirmer que Grand Chef Sioux les évite comme la peste. Le fait qu’il pense qu’obliger les agents à pointer deux fois par jour les incitera à rester entre les deux révèle en effet le faible sens des réalités de notre grand chef bien naïf.
            S’attaquer à l’absentéisme de la collectivité en installant des pointeuses…Autant décider de vider l’Atlantique avec une cuillère à café…
            Comme toutes les grandes règles, l’obligation de pointer a évidemment ses exceptions. Tous les agents de la collectivité sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. Par conséquent, les directeurs ne pointent pas. Car si cette fonction est en réalité le résultat d’une faculté peu commune de reptation devant le Don, elle représente, aux yeux aveugles du Grand Chef leur extraordinaire dévouement (dévotion) au Service Public. Pourquoi les faire pointer alors que leur vie entière est consacrée à la promotion du Service public et que les lois de Rolland sont leur credo ?

                Ces VRP du Service Public, ces hérauts de la fonction publique ne sauraient être soumis à la pointeuse… leurs subalternes à l’esprit mesquin et étriqué – vénaux individus plus impliqués dans l’organisation de leurs prochaines vacances que dans la rédaction d’une note relative aux conséquences de la déforestation de l’Amazonie sur l’écosystème du rond-point de la commune de Chantepoule sur Dronne - n’en seraient qu’ humiliés.
             Parfaitement. Humiliés.
             Humiliés de voir que pendant qu’ils s’acquittent que leurs 38 heures de présence réglementaires, les directeurs en abattent 80, (déjeuners d’affaires entre collègues au restau du coin – c’est un déjeuner d’affaires car la collectivité le paie -  et entraînements à la salle de sport du quartier inclus, on n’est pas des bêtes.).
            Et qu’on n’aille pas dire que c’est parce qu’ils n’arriveraient jamais à comptabiliser 38 heures de présence entre leur déplacement tous frais payés par la collectivité à un séminaire au Maroc et une journée de réunion au bord de la mer.
            Ce serait méchant.
            Parfaitement vrai, en l’occurrence, mais méchant.

                Bref, officiellement, afin de ne pas mettre mal à l’aise la plèbe territoriale, les directeurs ne pointent pas. 
             Pangloss trouvait que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour GCS, la pointeuse sert à remettre les ouailles dans le droit chemin. Chacun ses aveuglements, après tout. 
            Jiminy Pointeuse installée pour endiguer la paresse dans la collectivité. Une idée théoriquement séduisante, mais extrêmement viciée en pratique.
             Parce qu’évidemment, quel agent oserait pointer en survêtement tôt le matin et rentrer chez lui se recoucher toujours en survêtement?
             Je vais vous étonner, je ne suis pas la seule à avoir eu cette brillante idée.
            En réalité, nous sommes très nombreux.


                Mais certains ont eu une idée encore plus démoniaque que je regrette de ne pas avoir eue. Pour les plus flemmards d’entre nous qui ont du mal à se tirer des draps, même si c’est pour y retourner moins d’une heure plus tard, il faut se trouver une alliée de pointeuse. 
             Quelqu’un qui dispose des codes d’accès aux décomptes horaires individuels.
             Bref, un complice à même de bidouiller le système pour faire croire que, si, si à l’heure où blanchit la campagne, ils étaient postés devant leur PC, en plein travail et non dans les bras conjugués de leur conjoint/chat/ours en peluche et de Morphée.
             Dans un élan de méconnaissance évidente stratégique, la DRH a confié la gestion du temps aux secrétaires, les investissant ainsi du pouvoir absolu. Le temps, c’est de l’argent, comme disait Picsou (je sais, on a les références qu’on peut). A croire que Picsou a commencé sa carrière non au Klondike, mais dans ma collectivité.
             Car la secrétaire en charge de la chronotique rembourse actuellement sa piscine grâce aux pots de vin touchés pour bidouiller la pointeuse. 


              Je plaisante. Elle est uniquement dédommagée en cadeaux divers et variés.
           Toujours est-il que s’il faut être dans les bonnes grâces d’une personne dans ce service, ce n’est certainement pas dans celles de The Boss, de L’intrigante ou même du Grand Chef Sioux. Non, il faut avant tout avoir une alliée de la pointeuse.
            L’une de mes grandes passions, au-delà des séries télé et de la lecture, c’est le vintage.
La première fois que j’ai rencontré Jeanne, je me suis dit « Brassebouillon, arrête de courir les vide-greniers à la recherche d’un sac à main ou de bottes vintage, la pièce maîtresse de la collection est devant toi » : Jeanne, la secrétaire vintage de the Boss. Un corps habillé de fringues tout droit sorties de Beverly Hills – la série avec Brandon et Brenda, mon préféré, c’était Dylan de toute façon, pas la ville de Californie -  surmonté d’une tête réduite d’indien jivaros.

               Je l’ai traitée avec la même attention qu’un 2-55 chiné aux puces : en s’intéressant à son histoire et en lui parlant de son futur. Lorsqu’elle m’a expliqué qu’elle savait bien que « ça reviendrait à la mode, les caleçons », occultant par là toute distinction entre un caleçon à fleurs rose et une paire de leggings noirs, je n’ai pas démenti. Je n’ai cependant pas poussé le vice jusqu’à porter moi-même un caleçon jeannesque, mais, j’ai été très bureautière. 
            Maintenant, en cas de crise de flemmingite aigüe, je n’ai même plus besoin de me propulser hors des draps…


par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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Mardi 29 avril 2008
Post rapide entre deux ponts et trois jours de congés...
Quelques références ont été glissées par-ci, par-là
(Je ne les ai pas tirées de Nietzsche, pas de souci!)




             I'm normally not a praying girl…

             …mais donne moi le courage d’assister jusqu’au bout à ces réunions inutiles organisés par des imbus dont l’arrogance est inversement proportionnelle à la compétence.
             Aide-moi à ne pas m’énerver contre Coconne et ses sœurs de (non) cerveaux..
             Ordonne à ma bouche d’articuler les formules de politesse requises lorsqu’elle me rend un dossier truffé de fautes. Empêche ces deux mots de sortir : « putain, j’hallucine ! ».
             Retiens pour moi ce « mais vous êtes tous des cons ou il y en a un à sauver dans le troupeau ? » qui me brûle les lèvres depuis mon embauche. Retiens le bien, parce que je sens qu’il va partir bientôt. Je t’aurai prévenu, tu ne pourras pas dire le contraire.
             Fais que je retienne la gifle qui me démange lorsque je vois un vieux beau toasté aux UV ayant reçu l’onction du suffrage universel me déshabiller du regard en passant sa langue sur ses lèvres. Mieux, fais lui réaliser tout seul que je ne suis pas grabatophile.
            Permets-moi de ne pas hurler face à tous ces cons qui planquent leur fainéantise et leur vénalité sous l’étendard du service public. 
             Empêche-moi de ricaner devant cet aréopage de pédants qui voudraient bien avoir l’air, mais qui n’ont pas l’air du tout.
            Donne-moi la force de pouvoir les supporter sans caler dans toutes mes semaines une RTT-sas de décompression. Ou, tu fais en sorte que j’ai plus de RTT. Je suis une personne conciliante, je te laisse le choix des armes.
             Fais en sorte que des dossiers intéressants atterrissent sur mon bureau. Pas en permanence. J’ai besoin de temps pour ne rien faire et me lamenter sur mon sort, il ne faut pas exagérer non plus !
             Laisse-moi enfin mes dernières illusions selon lesquels un jour, dans cette collectivité, le mérite sera récompensé et non la faculté de reptation devant les Pseudo Puissants.

             I'm normally not a praying girl, but if you're up there, please help me, Superman.

 

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Cours de Pipeautique
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Mardi 22 avril 2008

           Pour celles et ceux qui pensaient que, contrairement à Air France, la SNCF avait des principes et ne pratiquait pas la surréservation, je suis au regret de vous ôter vos illusions...Lorsque le TGV part à 8h05 et que je monte à bord à 8h04, échevelée, livide, au milieu des tempêtes…d'accord, juste échevelée et plutôt cramoisie d’avoir parcouru le trajet qui me sépare de la gare moitié en courant, moitié en boitillant pour cause de point de côté persistant au bout de 2 minutes de sprint, il y a parfois, à la place que ma collectivité de gauche qui ne fait voyager ses agents qu’en 1ère classe a réservée pour moi, un vrai voyageur de 1ère.

          Quelqu’un de crédible avec la panoplie du voyageur de 1ère classe, à savoir le costume-cravate, l’attaché-case et la moue hautaine du mec conscient de son importance.
           Il est forcément important puisqu’il voyage en première.
           Ben si.
           Les gueux de seconde catégorie, voyagent en seconde classe, c’est tellement évident...
           CQFD.

            
           La 1ère classe…ses sièges en moquette moelleuse rayée, ses petites lumières tamisées, ses voyageurs costumés-cravatés, Men in black laborieux plongés dans Le Financial Times ou pour les plus incultes d’entre eux Le Monde économie (pas Le Monde tout court, faut pas déconner), l’harmonieux cliquetis des ordinateurs portables ou le glissement du stylet sur le Palm Pilot…
           Un microcosme de classe dans un monde de brutes, un autre monde de toute évidence.
           Un autre monde que le mien, en tout cas.
           Moi qui arrive, haletante, ôte un écouteur de mon ipod de mon oreille, vérifie mon billet et halète devant l'un des men in black :
-          « Excusez-moi, Monsieur, il me semble que vous êtes à ma place. »
          Monsieur hausse un sourcil circonspect et me dévisage.
          Ce qu’il voit ne ressemble nullement à une voyageuse de 1ère.

 


           

Même une voyageuse avec la carte 12/25 en billet prem’s - les billets pour nerd fauchés pour ceux qui ne connaîtraient pas - ne ressemble pas à ça en 1ère classe.

          Ca, c’est la jeune femme au teint méchamment fushia, conséquence du sprint piqué derrière le bus - qui, c’est évident, avait de l’avance, précisément ce matin. A moins que ce soit l’horloge de mon micro-onde qui se soit arrêtée dans la nuit. En aucun cas cela ne peut être un effet désastreux de ma procrastination habituelle – arborant sur la joue une trace d’oreiller récalcitrante et qui a manifestement l’intention de camper à ses côtés.
          « A sa place ? »
         Non mais elle rêve !
         La plébéienne égarée porte un jean déchiré en bas - le jour où les créateurs comprendront que toutes les femmes ne mesurent pas 1.80, je vous l’assure, l’humanité aura fait un grand pas –, un sweat informe et des Converse.
         Mon déguisement de bureautière est soigneusement plié dans un sac plastique. Tout à l’heure, après avoir fini ma nuit, pliée en quatre sur mon siège, je me changerai dans les toilettes miniatures du TGV avec forces contorsions houdinesques. 
         Pour le moment, sans cette panoplie, j’ai juste l’air d’être moi. 
         Et être moi, n'est absolument pas suffisant pour convaincre Man in black qui secoue la tête avec agacement.
         -« Ici ce sont les premières classes, » m’explique-t-il lentement.
         Il est riche, donc intelligent.
         J’ai l’air pauvre, donc je suis intellectuellement limitée. Il faut me parler lentement. 
        CQFD.
        -« Je sais. »
        Monsieur Boulot souffle. Va-t-il pouvoir se mettre à travailler sans parasite pour l’importuner ? Je vois qu'il vient de se convaincre que ses impôts financent mon RMI et mes allocations diverses et variées.
        -« Pouvez-vous me montrer votre billet ? » insiste-t-il.
        Je m’exécute et je le vois examiner le billet avec étonnement. Il ne comprend pas. Ca ? En première ? A la place qu’il avait choisi d’occuper ? 
        Il maugrée, parle d’aller voir le contrôleur, rassemble ses affaires et va tenter sa chance dans une autre voiture.
        
         Je ne peux pas lui jeter la pierre, moi non plus, dans le rôle de la passagère de 1ère classe, si je ne me connaissais pas, je ne me croirais pas.
par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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Mercredi 16 avril 2008

 


          
           Le guide pratique des chakras* ne me promettait pas moins qu’une "seconde naissance", point de départ de mon véritable épanouissement, ma vie n’ayant été jusque-là que le pitoyable brouillon de l’extraordinaire existence qui m’attendait dès la fin de ma lecture
          Je décidai d’alterner un chapitre du guide à corriger avec un chapitre du manuel de bien être absolu. Après avoir émaillé le guide de « à la ligne », les connaissances de Joëlle en matière de mise en page semblant plus qu’approximatives, je m’adonnai avec incrédulité à la découverte de mes « roues de lumière » censées me « relier au monde spirituel ». De la pipeautique ésotérique destinée à me permettre d’améliorer la qualité du mode vibratoire de mes centres énergétiques et d’accéder à une dimension sacrée de moi-même.
           Diantre…
           Depuis les cours de l’EFHB, je n’avais rien lu de plus pompeux et creux. Sauf que, contrairement aux cours, cette ânerie occulte ne se prétendait ni intellectuelle ni formatrice ce qui la rendait au final plutôt distrayante.
          Les sacrifices pour atteindre le bonheur ultime ne se limitant pas à la méditation et puisque le point de départ de tout exercice de méditation préconisé dans le livre, à savoir « faire le vide dans ma tête », m’était de toute façon inatteignable,  j’enchainai avec l’enthousiasme qui s’impose le deuxième ouvrage.
           Une série d’exercices pratiques de zazen (sic) censés détendre. Je regardai, hilare, les différentes positions présentées…pardon, les ‘asanas’.
           Une fois mes corrections apposées sur le guide, je décidai de mettre en application les schémas ô combien passionnants du manuel. Joëlle m’avait appâtée en réalisant une démonstration particulièrement remarquable puisqu’elle avait touché ses pieds sans plier ses genoux atteignant, sous mes yeux éblouis de bureautière incapable de réussir une galipette arrière, le graal de la souplesse.
           Je sais ça n’épate que moi, mais mes critères en matière de performances sportives ne sont guère élevés...
           L’heure qui suivit passa exceptionnellement vite. N’ayant jamais montré d’habiletés particulières dans la construction de surprises Kinder puis dans celle d’étagères Ikea, je mis un petit moment avant de pouvoir reproduire les figures présentées censées me permettre d’atteindre le nirvana mental.
          Je tentai Adho Mukha Svanasana que je réussis vaguement sans me démonter les vertèbres.

          Enhardie par un tel succès, j’enchaînai avec Utthita Hasta Padangusthasana sans réaliser que le mur du bureau était quand même super fin. 

 

         A peine avais-je tendu la jambe – et heurté très légèrement notre mur mitoyen - que Gudrun débarquait le visage déformé par l’inquiétude en se demandant quelle ânerie j’avais encore pu inventer. Forte de ma nouvelle zénitude, je lui expliquai que l’époque où je jouais de la raquette de badminton cassée en écoutant les Clash pour évacuer non mon stress, mais mon incrédulité face à un service de branques, était désormais révolue et que j’étais à deux asanas d’atteindre l’ataraxie si seulement on pouvait me laisser tranquille deux minutes, p* de b*l de m*de à la fin, quoi !
         Elle referma la porte et j’entamai Ardha Halasana qui avait quand même l’air super fun.

          Ma chaise à roulettes compliqua singulièrement la tâche et j’écrasai ma corbeille à recyclage dans la manœuvre.
          La recherche de la zénitude a malheureusement un prix (5,60€ en l’espèce).
          Afin de tuer ma dernière heure de présence de la journée, je démarrai le bouquet final, la dernière ligne droite vers le ridicule achevé l’ataraxie. Une sorte de chandelle adossée à un mur absolument grotesque. Je changeai de mur histoire que Gudrun ne me surprenne pas les jambes en l’air et débutai Viparita karani.

 

         J’enchainai avec un essai râté d’Upavishta konasana et tentai Badda konasana tout en me remémorant les instructions du guide : « les bras exercent une rotation vers l'extérieur pour permettre à la poitrine de rester dans une posture ouverte, naturelle »


          Une posture ouverte, naturelle.

           


           Pour qui la position ‘chandelle avachie contre mur de bureau’ est-elle ‘naturelle’ ?!
         L’ataraxie promise par le manuel ayant le mauvais goût de se faire attendre et les crampes arrivant, je m’écartai du mur et dans un sursaut de dignité allai rendre à Joëlle son guide corrigé.
      
        Trois jours plus tard, je récupérai le projet de guide.
Toutes les phrases du premier chapitre débutaient par les mots suivants « à la ligne », toutes celles du second par « idem ».
        Je sentis tous mes chakras se refermer d’un coup et mes courbatures revenir en force. Je rendis ses bouquins à Joëlle, récupérai ma raquette de badminton et mon ipod.
       Should I stay or should I go?

* Le nom de l’ouvrage est évidement changé.

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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Jeudi 10 avril 2008

          Il est certains évènements qui font qu’après eux, notre vie ne sera jamais plus comme avant.
         Il est des rencontres bouleversantes qui modèlent l’individu que nous seront au seuil du grand voyage vers notre destination finale…
         Il en est également du romantisme fiévreux [et du lyrisme dégoulinant] comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur (Desproges...who else ?). Je vais donc m’arrêter là et raconter ledit évènement qui fait que maintenant, je ne suis plus tout à fait la même (surtout au niveau du dos, en vérité).

        Cumulant les honorables et gratifiantes fonctions de chargée de mission poubelle et de correctrice des dossiers du service, je m’attaquai au projet de guide des procédures de la collectivité rédigé par Joëlle la Yogaphile, par un bô mardi matin . 
      A l’heure où blanchit la campagne.
      Soit 9h30.
      Je suis bureautière, ne l’oublions pas.

 

        A 9h37, Joëlle entra dans mon placard bureau s’enquérir de la valeur de son travail avec l’air oppressé d’une élève de CM2 qui fait corriger son cahier de calcul par son instit' .

        - "Alors?" me demanda-t-elle anxieusement.
        -« Tu sais, je n’ai parcouru qu’une dizaine de pages. »
       …et accessoirement corrigé une trentaine de fautes d’orthographe
       -« Parce que je n’ai pas eu le temps de relire, » me confia-t-elle.
        Pas besoin de le dire ma grande, j’avais deviné.
       -« Vraiment ?! » m’étonnai-je dans un accès d’hypocrisie.
       -« Je ne voudrais pas avoir l’air de quelqu’un qui ne sait pas écrire correctement, parce que, j’écris correctement. »
        Ding, ding, ding, on a une candidate pour la dictée de Pivot.

- « Tu as l’air super tendue en ce moment, tu as déjà pensé à te mettre au sahaja yoga ?

 

Comme de venir au boulot en tutu rose, pourquoi ?
        -« Non, je t’avouerai que je n’y ai jamais vraiment pensé. »
        C’est quoi ce truc en plus ?
        -« Parce qu’il n’y a rien de mieux pour ouvrir ses chakras et j’ai l’impression que certains des tiens sont fermés, » diagnostiqua-t-elle gravement.
        Raël, sors immédiatement de ce corps !
        -« Ton Chakra du Vishuddhi** a toujours été fermé, soyons réalistes…      
        Réaliste ? Parce qu'on patauge effectivement dans le réalisme en ce moment...
       …mais je sens bien que tes Chakra du Swadisthan** et du Mooladhara** ne sont guère plus ouverts. »
        -« Joëlle, j’ai 200 pages d’un guide abscons à corriger, je déboucherai mes chakras après, ok ? »
       
       NB. Liste Carrefour : Yaourts, croquettes, kiri, Destop pour Chakras.
       
       -« Brassebouillon, c’est important.
Les chakras forment un réseau de canaux et de centres d’énergie qui veillent à notre bien-être physique, émotionnel, mental et spirituel. Si trois de tes centres sont fermés, c’est tout ton être qui est défaillant. Car chaque chakra est la source de qualités spirituelles. En ce moment, ces qualités n’arrivent pas à s’exprimer. Sans compter que tu es très tendue… »
         Nan, je ne vois pas ce qui peut te faire penser une chose pareille ?!

           -« Je vais te prêter un petit guide de méditation et un autre d’exercices purs de yoga. Tu verras, ta vie va changer ! La méditation va développer et améliorer tes qualités spirituelles et les positions de yoga vont te permettre de te détendre. Dès que je subis une petite contrariété, je prends le temps de me relaxer et de faire quelques exercices.»


            

Joëlle si à chaque contrariété, je dois faire les pieds au mur, autant adopter la position du poirier jusqu’à la fin de mes jours.

          -« Ok, merci. »
         Et maintenant, dégage, que je puisse lire le tissu de conneries que tu m’as pondu.

 

 * Akaki Akakiévitch est le fonctionnaire médiocre russe héros de la nouvelle de Gogol que je vous conseille de lire, Le Manteau. Personnage effacé, ordinaire, insignifiant, Akaki Akakiévitch remplit d’encore plus insignifiantes fonctions de copieur au Ministère et est largement inspiré par l’expérience que Gogol a eu de son passé de bureautier.


               **      (recopié soigneusement dans le livre prêté par Joëlle)

1. Chakra du Mooladhara : innocence, sagesse, pureté, équilibre
2. Chakra du Swadisthan : créativité, esthétique, inspiration, connaissance
3. Chakra du Nabhi : paix, satisfaction, bien-être, générosité, attention
4. Chakra du cœur : amour, joie, confiance, sens de la responsabilité
5. Chakra du Vishuddhi : communication, diplomatie, respect vis-à-vis de soi-même et des autres
6. Chakra de l’Agnya : pardon, compassion, humilité
7. Chakra du Sahasrara : Réalisation du Soi, conscience sans pensée

 

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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Dimanche 6 avril 2008

             Je pense que vous l’avez compris, s’il est une catégorie de personnes qui, dans la collectivité territoriale où je sévis, ont droit à mon respect le plus profond, ce sont bien les chiottards.

             Parmi leurs ô combien nombreuses fonctions d’importance, ils sont chargés de faire signer aux élus des notes ou des lettres – en règle générale, les lettres d’apparat dont la valeur juridique est inversement proportionnelle à l’intérêt réel de ces lettres pour la collectivité -  auparavant installées par un système révolutionnant la technique – attachées par deux trombones - dans des parapheurs, sortes de classeurs sans anneaux aux couvertures rougeâtres vieillottes censés incarner la solennité du service public.

 


                                   

                           Parfois, dans un éclair de lucidité, Coconne rajoute un post it avec  Merci de faire signer toutes les lettres du parapheur...

            Parce qu’évidemment, poser un parapheur sur le bureau de l’assistante d’un élu est encore très largement au-dessus des moyens des chiottards.  Dans le meilleur des cas, le parapheur nous revient signé deux bonnes semaines après qu’on leur a envoyé.  En règle générale, il est perdu ou revient avec une lettre signée sur deux (moyenne haute, évidemment).

            Nous sommes donc régulièrement abreuvés de mails affolés des divers services et intitulés « Parapheur égaré urgent »

La Direction du Développement durable  est à la recherche d'un parapheur contenant un courrier adressé à :
Monsieur le Président de Y
Ayant pour objet : "la sodomie des phalènes en Basse Normandie"
mis à la signature du DGS
et contenant des photographies compromettantes

Si vous trouvez ce parapheur veuillez contacter Yvette au  poste 1234
merçi

         Nous sommes polis dans la FPT.

         Dysorthographiques, mais polis.

                       L’art de la cédille n’est pas à la portée de tout le monde.


                  Comme l’a dit Coconne, philosophe « parfois, j’ai l’impression qu’ils sont un peu bêtas au cabinet », appréciation, qui, dans le référentiel Coconnien, prend tout son sens.

 

         Il arrive parfois qu’une lettre doive être signée de manière urgente.  Enfin, « de manière urgente en collectivité », soit sous dix jours. Tout est relatif.

         Sauf que dix jours, pour faire signer un malheureux papier est encore trop court pour le cabinet qui, lorsqu’on s’inquiète du devenir du parapheur, n’hésite pas à brandir mille excuses qui trahissent l’absence totale de regrets : le régulier « il va revenir sous peu », l’incontournable « le Don est débordé en ce moment », le sublime "il ne faut pas confondre vitesse et précipitation" et son cortège de litotes, euphémismes, omissions, antiphrases et autres façons de détourner l’ire des services de leur légendaire inefficacité.

         Services qui décident parfois de prendre les choses en main d’une façon…heu…peu orthodoxe…

         Ok, illégale.

         Mais nous avons tellement peu l’occasion de nous servir de ce que l’on a appris au cours de nos études, que nous ne pouvons que sauter sur les rares occasions qui se présentent. Or, il y a de cela fort longtemps, à l’ère jurassique pré-wikipédienne, où nous mangions des Raiders  - deux doigts coupe-faim – et écoutions des K7 dans un walkman,  nous devions décalquer à la vitre des fonds de carte pour nos cours de géographie…

         Vous devinez la suite ?

         Une vitre, une ancienne lettre signée, la lettre à signer, un collègue pour faire le guet…

          Faussaires? Heu, oui...Mais au nom du bon fonctionnement du service public!

 

         (Avant que de braves âmes ne me collent les RG aux fesses, je signale que cette méthode est  à ma connaissance et dans le service dans lequel je sévis uniquement utilisée pour des courriers d’apparat ( = sans valeur, n’engageant pas les deniers publics, ni ayant valeur juridique) à faxer rapidement et qui précéderont l’original, signée de la blanche main de l’Elu sur du papier tellement officiel et lourd qu'il aura coûté la vie à une quinzaine d'arbres.)
par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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Dimanche 30 mars 2008

(George Perros)
         
         Corolaire
 : inventons-nous des drames, ça fera passer le temps

 

             S’il est un moment que je chéris tout particulièrement dans la semaine, c’est bien la réunion de service. C’est donc avec l’enthousiasme qui s’impose que je me traînai dans la salle de réunion en ce beau lundi matin.  Réunion d’autant plus enthousiasmante qu’elle était égayée par le bonheur incommensurable d’avoir récupéré Patricia après un congé maternité ayant sérieusement ébranlé mes certitudes en matière de biologie et de congés payés.

            Dans ma naïveté de nullipare, je pensais qu’il se limitait à 16 semaines lorsqu’il n’y avait aucun problème particulier.

             Pas 14 mois.

            Parfois, ma stupidité m’effare.

 

           Un bonheur ne venant jamais seul, cette réunion de service est également le moment tant attendu de l’intronisation de Balai dans le Cul dans ses fonctions de ‘on ne sait pas trop quoi, puisque le poste qu’on voulait vous refiler n’est finalement pas libre’, the Boss nous présentant sa nouvelle recrue comme « chargé de mission coopération ».

          Ne me demandez pas pourquoi, et surtout ne le lui demandez pas non plus, je crois que ça lui est venu comme ça. Probablement une muse administrative qui, suivant l’exemple de notre grand Chef Sioux, s’est consciencieusement avinée avant de venir en réunion et de susurrer l’appellation à The Boss.

 

         Pendant que The Boss trouve des arguments à ce nouveau gaspillage des deniers publics, Balai dans le Cul, véritable publicité du Locked-in syndrom, semble désireux de repousser les limites de l’immobilisme. A se demander s’il est réellement conscient de ce qui se passe autour de lui.

 

              Comme tous les lundis matin, le jeu du « c’est moi qui me ferai le plus mousser cette semaine » fait rage lorsque Cathy l’interrompt froidement. Elle ne veut pas pourrir l’ambiance, nous annonce-t-elle, mais l’heure est grave. Lors d’une réunion dans un autre bâtiment il a été impossible d’avoir du café, les assistantes de notre service refusant d’apporter le dit breuvage depuis notre bâtiment et les assistantes du bâtiment dans lequel se tenait la réunion refusant de préparer du café pour un autre service. Et elle espère bien trouver rapidement une solution à ce problème diplomatique de premier ordre qui, à entendre ses glapissements d’indignation, repousse la crise tibétaine au rang de querelle sans importance.

              L’émoi qui s’en suivit fut inversement proportionnel à l’objet. Alors qu’on entend une mouche voler lorsque The Boss propose de lancer un groupe de travail (qui est pourtant à l’effort intellectuel ce que les prisons afghanes sont aux droits de l’homme), l’aréopage de dindes territoriales se déchaîna. Les suggestions administratives fusèrent : devait-on préparer une note au Grand Chef sioux pour qu’il oblige l’odieux service à préparer du café ? Pourquoi ne pas commander via les Marchés publics une cafetière supplémentaire dans un sac à roulettes pour le transporter d’un bâtiment à l’autre ? Devait-on exiger un déménagement dans un bâtiment disposant d’une salle de réunion plus grande ?

 

           The Boss a à peine le temps d’exposer son plan de bataille que Cathy expose le second drame. Lorsqu’il pleut, les dalles disjointes favorisent la formation de mares dans lesquelles il arrive que l’on se mouille les pieds.          

           Après ça, que l’on ne vienne pas me dire qu’on n’a pas de vrais problèmes dans la fonction publique territoriale.

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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Mercredi 19 mars 2008
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Aujourd’hui, je suis d’humeur list-esque.
Dans la rubrique « comment être sûr de ne jamais être intégré dans une équipe et apprécié de son Boss », voici 10 points incontournables.
Ces points marchent à tous les coups. Si vous voulez devenir la brebis gâleuse d’une équipe, alors, n’hésitez pas. A chaque point exécuté, vous vous éloignerez des bonnes grâces du Boss et de la tribu des lèches-cul.
Professionnellement, c’est préjudiciable, individuellement, outre être parfois très drôle, cela permet de rencontrer des outsiders aussi à l’aise dans leur poste de bureautier que vous.
C’est généralement avec ces personnes que je sympathise.
Dans mon implication sans faille, j’en ai testé une bonne partie pour vous.

           Saurez-vous devinez lesquels ?
 
1.                  Travailler sur un dossier avec un élu qui prend des notes. Proposer une phrase dans laquelle se trouve le terme « Intégrité ». 
            Lui épeler le mot « intégrité ».
2.                  Expliquer à sa boss que ce job est purement alimentaire et que le meilleur moment de la journée est quand même celui où l’on part.
3.                  Répéter lentement à un élu qui ne connaît pas un mot d’anglais le refrain d’une chanson qui passe à la radio. L’écouter avec délectation fredonner dans un ascenseur bondé « Man, I feel like a woman ! ».
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           4.                 
A la question « Doit-on appeler ce groupe de travail 'comité de suivi' ou 'comité technique de suivi', qu’est-ce que vous en pensez ? », répondre « Rien, je m’en fiche, je ne pense pas. Si je pensais, je ne serais pas là. »
5.                  Ne pas démentir une collègue frappée d’une soudaine révélation « j’ai l’impression que tu me prends pour une conne. » Ou démentir après une minute de silence comme si on répondait ‘non’ par charité.
6.                  Ne pas revenir au bureau après la pause de midi, se promener parce que, par un beau soleil comme ça, ce serait dommage de rester enfermée.
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            7.                 
Ne pas regarder la Nouvelle Star. Pour un bannissement ferme et définitif, expliquer que non, on n’a pas de télé. Pire, qu’on survit très bien sans.

            8.                 
Préparer des comptes-rendus de réunion de cinq pages et les lire lors des réunions de service. De manière exhaustive. En n’oubliant aucun des termes techniques et des sigles qu’on a dû chercher pendant des heures ensuite sur internet pour que le charabia noté à la va-vite pendant la réunion ait un sens. Conclure par un « j’ai trouvé cette réunion très très claire pour une fois » et observer le regard atterré du service qui a décroché au bout de la deuxième phrase de l’introduction.

           9.                 
S’enfermer dans son bureau pour pouvoir surfer tranquillement sur internet. Faire la morte si quelqu’un tape. Prétexter la concentration intense si l’importun a l’outrecuidance d’entrer quand même. "Oh, tu me cherchais? Quand je travaille, j'entends rien!"

          10.             
Répéter près de la porte ouverte de The Boss « on est quand même une bonne équipe de bras cassés ! On fait pas grand chose, mais qu'est-ce qu'on est soudé!»
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par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Cours de Pipeautique
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Dimanche 16 mars 2008
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           La porte à peine refermée, une version sifflotée du Pont de la Rivière Kwai traversa les murs en PQ.
Mon nouveau QG me rapproche en effet des toilettes pour hommes du service et par conséquent m’expose aux attaques frontales du gang des siffloteurs.
Dans ce service gynécée on ne compte en effet que trois hommes. Plus Balai dans le cul, évidemment.
Comme s’ils voulaient démontrer leur virilité au reste du service, le gang des testostéroneux rivalise d’imagination. Comme ils sont suffisamment urbains pour ne pas marquer leur territoire à l’urine, ils s’envoient des tapes dans le dos à se décoller la plèvre, fument des cigarillos, racontent leurs derniers exploits sportifs et sifflotent lorsqu’ils ressortent des toilettes.
Satisfaction de la seule tâche accomplie correctement dans leur journée sans doute
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