Le guide pratique des chakras* ne me promettait pas moins qu’une "seconde naissance", point de départ de
mon véritable épanouissement, ma vie n’ayant été jusque-là que le pitoyable brouillon de l’extraordinaire existence qui m’attendait dès la fin de ma lecture
Je décidai d’alterner un chapitre du guide à corriger avec un chapitre du manuel de bien être absolu. Après avoir émaillé le guide de « à
la ligne », les connaissances de Joëlle en matière de mise en page semblant plus qu’approximatives, je m’adonnai avec incrédulité à la découverte de mes « roues de lumière » censées
me « relier au monde spirituel ». De la pipeautique ésotérique destinée à me permettre d’améliorer la qualité du mode vibratoire de mes centres énergétiques et d’accéder à une dimension
sacrée de moi-même.
Diantre…
Depuis les cours de
l’EFHB, je n’avais rien lu de plus pompeux et creux. Sauf que, contrairement aux cours, cette ânerie occulte ne se prétendait ni intellectuelle ni formatrice ce qui la rendait au final
plutôt distrayante.
Les sacrifices pour atteindre le bonheur ultime ne se limitant pas à la méditation et puisque le point de départ de tout
exercice de méditation préconisé dans le livre, à savoir « faire le vide dans ma tête », m’était de toute façon inatteignable, j’enchainai
avec l’enthousiasme qui s’impose le deuxième ouvrage.
Une série d’exercices pratiques de zazen (sic) censés détendre. Je regardai, hilare, les différentes positions
présentées…pardon, les ‘asanas’.
Une fois mes corrections apposées sur le guide, je décidai de mettre en application les schémas ô combien
passionnants du manuel. Joëlle m’avait appâtée en réalisant
une démonstration particulièrement remarquable puisqu’elle avait touché ses pieds sans plier ses genoux atteignant, sous mes yeux éblouis de bureautière incapable de réussir une galipette arrière,
le graal de la souplesse.
Je sais ça n’épate que moi, mais mes critères en matière de performances sportives ne sont guère
élevés...
L’heure qui suivit passa exceptionnellement vite. N’ayant jamais montré d’habiletés particulières dans la
construction de surprises Kinder puis dans celle d’étagères Ikea, je mis un petit moment avant de pouvoir reproduire les figures présentées censées me permettre d’atteindre le nirvana
mental.
Je tentai
Adho Mukha Svanasana que je réussis vaguement sans me démonter les vertèbres.
Enhardie par un tel succès, j’enchaînai avec Utthita Hasta Padangusthasana sans réaliser que le mur du bureau était quand même super
fin.
A peine avais-je tendu la jambe – et heurté très légèrement notre mur mitoyen - que Gudrun débarquait le visage déformé par l’inquiétude en se demandant quelle
ânerie j’avais encore pu inventer.
Forte de ma nouvelle zénitude, je lui expliquai que l’époque où je jouais de la raquette de badminton cassée en écoutant les Clash pour évacuer non mon stress, mais
mon incrédulité face à un service de branques, était désormais révolue et que j’étais à deux asanas d’atteindre l’ataraxie si seulement on pouvait me laisser tranquille deux minutes, p* de b*l de
m*de à la fin, quoi !
Elle referma la porte et j’entamai Ardha Halasana qui avait quand même l’air super fun.
Ma chaise à roulettes compliqua singulièrement la tâche et j’écrasai ma corbeille à recyclage dans la manœuvre.
La recherche de la zénitude a malheureusement un prix (5,60€ en l’espèce).
Afin de tuer ma dernière heure de présence de la journée, je démarrai le bouquet final, la dernière ligne droite vers le ridicule achevé l’ataraxie. Une sorte de chandelle adossée à un mur
absolument grotesque.
Je changeai de mur histoire que Gudrun ne me surprenne pas les jambes en l’air et débutai Viparita karani.
J’enchainai avec un essai râté d’Upavishta konasana et tentai Badda
konasana tout en me remémorant les instructions du guide : « les bras exercent une rotation vers l'extérieur pour permettre à la poitrine de rester dans une posture ouverte,
naturelle »
Une posture ouverte, naturelle.
Pour qui la position ‘chandelle avachie contre mur de bureau’ est-elle
‘naturelle’ ?!
L’ataraxie promise par le manuel ayant le mauvais goût de se faire attendre et les crampes arrivant, je m’écartai du mur et dans
un sursaut de dignité allai rendre à Joëlle son guide corrigé.
Trois jours plus tard, je récupérai le projet de guide. Toutes les phrases du premier chapitre débutaient par les mots suivants « à la
ligne », toutes celles du second par « idem ».
Je sentis tous mes chakras se refermer d’un coup et mes courbatures revenir en force. Je rendis ses bouquins à Joëlle, récupérai ma
raquette de badminton et mon ipod.
Should I stay or should I go?
* Le nom de l’ouvrage est évidement changé.
par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera
publié dans :
Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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