Mardi 22 avril 2008

           Pour celles et ceux qui pensaient que, contrairement à Air France, la SNCF avait des principes et ne pratiquait pas la surréservation, je suis au regret de vous ôter vos illusions...Lorsque le TGV part à 8h05 et que je monte à bord à 8h04, échevelée, livide, au milieu des tempêtes…d'accord, juste échevelée et plutôt cramoisie d’avoir parcouru le trajet qui me sépare de la gare moitié en courant, moitié en boitillant pour cause de point de côté persistant au bout de 2 minutes de sprint, il y a parfois, à la place que ma collectivité de gauche qui ne fait voyager ses agents qu’en 1ère classe a réservée pour moi, un vrai voyageur de 1ère.

          Quelqu’un de crédible avec la panoplie du voyageur de 1ère classe, à savoir le costume-cravate, l’attaché-case et la moue hautaine du mec conscient de son importance.
           Il est forcément important puisqu’il voyage en première.
           Ben si.
           Les gueux de seconde catégorie, voyagent en seconde classe, c’est tellement évident...
           CQFD.

            
           La 1ère classe…ses sièges en moquette moelleuse rayée, ses petites lumières tamisées, ses voyageurs costumés-cravatés, Men in black laborieux plongés dans Le Financial Times ou pour les plus incultes d’entre eux Le Monde économie (pas Le Monde tout court, faut pas déconner), l’harmonieux cliquetis des ordinateurs portables ou le glissement du stylet sur le Palm Pilot…
           Un microcosme de classe dans un monde de brutes, un autre monde de toute évidence.
           Un autre monde que le mien, en tout cas.
           Moi qui arrive, haletante, ôte un écouteur de mon ipod de mon oreille, vérifie mon billet et halète devant l'un des men in black :
-          « Excusez-moi, Monsieur, il me semble que vous êtes à ma place. »
          Monsieur hausse un sourcil circonspect et me dévisage.
          Ce qu’il voit ne ressemble nullement à une voyageuse de 1ère.

 


           

Même une voyageuse avec la carte 12/25 en billet prem’s - les billets pour nerd fauchés pour ceux qui ne connaîtraient pas - ne ressemble pas à ça en 1ère classe.

          Ca, c’est la jeune femme au teint méchamment fushia, conséquence du sprint piqué derrière le bus - qui, c’est évident, avait de l’avance, précisément ce matin. A moins que ce soit l’horloge de mon micro-onde qui se soit arrêtée dans la nuit. En aucun cas cela ne peut être un effet désastreux de ma procrastination habituelle – arborant sur la joue une trace d’oreiller récalcitrante et qui a manifestement l’intention de camper à ses côtés.
          « A sa place ? »
         Non mais elle rêve !
         La plébéienne égarée porte un jean déchiré en bas - le jour où les créateurs comprendront que toutes les femmes ne mesurent pas 1.80, je vous l’assure, l’humanité aura fait un grand pas –, un sweat informe et des Converse.
         Mon déguisement de bureautière est soigneusement plié dans un sac plastique. Tout à l’heure, après avoir fini ma nuit, pliée en quatre sur mon siège, je me changerai dans les toilettes miniatures du TGV avec forces contorsions houdinesques. 
         Pour le moment, sans cette panoplie, j’ai juste l’air d’être moi. 
         Et être moi, n'est absolument pas suffisant pour convaincre Man in black qui secoue la tête avec agacement.
         -« Ici ce sont les premières classes, » m’explique-t-il lentement.
         Il est riche, donc intelligent.
         J’ai l’air pauvre, donc je suis intellectuellement limitée. Il faut me parler lentement. 
        CQFD.
        -« Je sais. »
        Monsieur Boulot souffle. Va-t-il pouvoir se mettre à travailler sans parasite pour l’importuner ? Je vois qu'il vient de se convaincre que ses impôts financent mon RMI et mes allocations diverses et variées.
        -« Pouvez-vous me montrer votre billet ? » insiste-t-il.
        Je m’exécute et je le vois examiner le billet avec étonnement. Il ne comprend pas. Ca ? En première ? A la place qu’il avait choisi d’occuper ? 
        Il maugrée, parle d’aller voir le contrôleur, rassemble ses affaires et va tenter sa chance dans une autre voiture.
        
         Je ne peux pas lui jeter la pierre, moi non plus, dans le rôle de la passagère de 1ère classe, si je ne me connaissais pas, je ne me croirais pas.
par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
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