Mardi 15 juillet 2008

         Être adulte, il n’y a que ça de vrai. Et être jeune adulte, sans problèmes financiers ni responsabilité familiale, croyez moi, c’est l’extase. Nos parents ne sont pas encore grabataires et par conséquent, nous n’avons pas à trouver d’excuses ni de maisons de retraite pour ne pas les héberger chez nous. A quelques exceptions près, la règle est qu’aucune règle n’est incontournable.
         Nous pouvons faire absolument tout ce qui nous passe par la tête sans devoir subir les remontrances des parents. Si je veux me coucher tous les jours à 3h00 du mat’ et ne me nourrir que de Chamallow et de Nutella, la bonne nouvelle c’est que rien - sauf peut être la perspective de vomir lors de la réunion de service le lendemain  matin - ne m’en empêche.
         Etre adulte, c’est se voir remettre gratuitement et sans extrait d’acte de naissance, ni photos d’identité de face, le passeport du grand n’importe quoi
         A ce niveau de liberté, ce n’est même pas de l’anarchie, c’est la fête du slip.

          Sauf qu’évidemment, il y a toujours de braves âmes pour jouer les mères de substitutions et vous pourrir l’existence à partir du moment où vous mettez un pied dans ce qu’il convient d’appeler son lieu de travail
         Patricia, manifestement en manque de sa portée pendant les journées au bureau, décida que je ferais une parfaite fille de substitution pour développer ses compétences dolto-super nanniesques.

             L’ingérence pseudo parentale s’insinua de manière insidieuse. Alors que je trempais léthargiquement mes frites dans une mare de ketchup, un sévère « Prends avec une fourchette ! » m’interrompit net dans mon élan. Pendant que ma frite se noyait dans un océan de colorant glucosé, Patricia rajouta à la cantonade d’un ton entendu.
            -« Gustave me fait exactement la même chose en ce moment, alors... »
            Me fait... Bigre !
            - « J’ai 28 ans, pas 28 mois » tentai-je de protester. J’avisais ma Coconne qui buvait les paroles patriciennes avec l’air béat de l’aide soignante qui couche avec le neurochirurgien et compris que – comme d’habitude - mon salut ne viendrait manifestement pas d’elle. Mon argument fut du reste écarté d’un secouage de tête désapprobateur pendant que le reste de la tablée hochait la tête avec compassion pour cette pauvre Patricia qui, décidément, n’était pas épaulée et devait lutter contre l’enfantillage nutritionnel même au bureau.

              Après le frite-gate, Patricia n’en resta pas là.
              Alors que je sortais des toilettes, elle m’apostropha d’un ton sec:
             -« Tu t’es lavé les mains, au moins ? »
             -« Ben évidemment. C’est même précisément pour ça que je les secoue. Il n’y a plus d’essuie main, vois-tu.»
              « Et évidemment, tu n’as pas pensé à te munir d’un paquet de kleenex avant. »
               Non, en tant que personne normalement constituée, je ne me munis évidemment pas d’un paquet de kleenex en prévision de la rupture de stock de l’essuie main.
              - « Depuis que Pasteur a inventé les microbes, il faut drôlement faire gaffe, » renchérit Coconne qui au lieu de reprographier ma note et de la mettre dans un parapheur avait manifestement décidé de patrouiller près des toilettes pour femmes du service. Elle crut bon de rajouter. « Ce type devait être super intelligent. La preuve, il a une station de métro à son nom. » 

             Effectivement, si ça n’est pas une preuve de consécration, je ne vois pas ce que c’est...
             Je me repliai dans mon placard bureau pour élaborer un plan d’attaque, mais mes talents stratégiques ne furent malheureusement pas assez rapides pour parer la suivante attaque patricienne. Quelques heures après, sur son lieu d’attaque de prédilection, la cantine, elle revint à la charge. Avisant mon plateau d’un air désapprobateur, elle m’expliqua calmement, rythmant sa phrase d’un index pédagogiquement tendu vers mon plateau :
            - « C’est 5 fruits et légumes par jour, Brassebouillon. Pas par semaine. »
            Je résistai héroïquement à l’envie de lui balancer pizza et tarte au chocolat sur la tête et me contentai d’un pitoyable « Tu sais, moi, la pub… »
            Ancien médecin devenue fonctionnaire pour des raisons qui m’échapperont toujours, Thao décida de se rallier à la nouvelle grande cause du service à savoir « pourrissons la vie de Brassebouillon ».
            Pour la grande cause « Remettons nous à niveau sur la rédaction des appels d’offre de marchés publics », je suis convaincue qu’il y aurait nettement moins de volontaires. C'est fou, non?
           -« Maintenant, tu ne te rends pas compte de l’importance d’une alimentation saine et équilibrée, mais dans quelques années, tu verras… »  prophétisa-t-elle d’un air grave, pendant que Coconne et Patricia hochaient la tête d’un air entendu.
            Dans de telles conditions, il ne me restait plus qu’une alternative. Faire ce que tous les enfants disposant de leurs capacités mentales font pour éviter que leurs parents ne les gonflent : mentir. Je repoussais la vision nutritionnellement sordide du contenu de mon frigidaire et annonçais solennellement : « Les légumes de la cantine sont bourrés de pesticides. Je n’ai pas envie de m’empoisonner, moi, lorsque je mange mes cinq fruits et légumes, c’est uniquement du bio. »

 

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (8)    recommander
Vendredi 11 juillet 2008


             Je me retrouvai donc assise au milieu d’un aréopage d’hispanophones nés avec pour seul autre outsider mon voisin, qui, au bout de quelques minutes d'immersion espagnole, finit par se tourner vers moi avec le regard d’un lapin pris dans les feux d’une 205 junior -  sièges en jean – et m’annonça au désespoir : « S’il y a pas de traducteur, je suis mal, je parle pas espagnol. »
             Bienvenue au club. Je ne parle pas un mot d’espagnol. J’en suis à la leçon 2 de la méthode Assimil censée me permettre de me débrouiller comme un as en 100 leçons, ce qui signifie que, pour l'instant, je peux commander une omelette et me présenter succinctement.
             « Hola ! Yo soy Brassebouillon ! Soy francesca ! »
              Très important de préciser que je suis française. Au cas où mon misérable accent ne m’aurait pas dénoncé.
               Au collège, seuls les « mauvais élèves » selon le corps enseignant, les « membres du clan des cools » selon les élèves, apprenaient l'espagnol. L’activité la plus subversive à laquelle je m’adonnais entre midi et deux étant de déclamer Aux soldats de l’An deux sur un air de Francis Cabrel (Je l’aime à mourir, pour être exacte), vous comprendrez que de toute évidence, la coolitude ne passait pas par moi.

                En bonne élève studieuse appareil-dentée et binoclarde, j’avais été tout droit dirigée vers l’allemand, l’anglais et le latin. Trois langues d’une utilité très limitée lorsqu’on se retrouve à une réunion animée par un ministre hispanophone et une traductrice débutante prenant des notes compulsivement et traduisant avec cinq bonnes minutes de retard le flot de paroles espagnoles que le nonce chilien déclamait à une vitesse à faire pâlir Catherine Deneuve, pourtant championne avérée de la diction rapide inintelligible.
                Je tentai donc la très éprouvée méthode du nodding qui consiste à hocher la tête à intervalle régulier avec un air pénétré – très important, l’air pénétré, sinon, vous avez juste l’air de Dustin Hoffman dans Rain Man, ce qui n’est pas vraiment le but recherché – tout en s’exclamant régulièrement « ah, oui ! » « exactement ! », « c’est tout-à-fait ça ! » à voix suffisamment haute pour que les gens qui m’entourent comprennent que je ne fais plus qu’un avec le discours prononcé mais suffisamment discrètement pour que l’orateur ne décide pas de dialoguer avec celle qui lui apparaît comme la plus fervente de ses auditrices. Le tout en faisant des vœux pieux pour que le gros chauve à lunettes parlant dans une langue qui de toute évidence m’est dramatiquement inconnue ne fasse pas l’apologie de l’eugénisme, de la peine de mort ou du « il faut manger 5 fruits et légumes par jour ».
                 Le gros inconvénient de cette méthode est cependant sa transparence. A la moindre question posée, la supercherie est immédiatement révélée.


              Et évidemment, la question arriva.
              Le nonce se tourna vers moi et vomit un flot de paroles espagnoles.  Je me tournai vers la traductrice qui après s’être tortillé sur sa chaise et avoir jeté un œil inquiet à son blog note me demanda:
-          « Votre collectivité serait-elle d’accord pour présenter sa politique de décentralisation au prochain séminaire? »
-          « Ce ne serait pas de refus, mais je ne vois pas trop l’intérêt de présenter notre politique de décentralisation lors d’un séminaire sur la coopération décentralisée Franco-chilienne, dans la mesure où nous n’avons pas – du moins, pas encore - de coopération avec le Chili. »
-          « Monsieur le Ministre faisait référence aux collectivités territoriales qui n’ont PAS de coopération avec le Chili » me coupa l’assemblée – moins mon voisin qui faisait de pieux vœux pour que surtout, on ne lui pose aucune question à lui- , dans un bel élan collectif.
            Merci la solidarité. Gracias et tout et tout, los amidos.
            Je sortis de la réunion avec une présentation à faire et l'aimable soutien de l'organisateur "si vous avez un quelconque problème pour un terme technique à traduire, surtout n'hésitez pas, je peux vous donner un coup de main." Mon voisin me tapota l'épaule et m'avoua, dégoulinant de soulagement, "quelle galère s'il m'avait demandé ça! Merci, hein!"
             De nada, mon grand, de nada, ça me fait plaisir!

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (6)    recommander
Samedi 5 juillet 2008


               Un matin, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partis…
               A Paris, pour une réunion à laquelle The Boss m’avait envoyée parce que « le Don et le Cabinet ont beaucoup réfléchi : ils souhaiteraient envisager la possibilité de développer une coopération avec un pays d’Amérique latine et que cette réunion sur le Chili pourrait être intéressante sur le plan économique. »

               Le Don et le Cabinet ont beaucoup réfléchi
               Intéressante sur le plan économique.

              Je n’arrive pas à croire que The Boss, déclaré mentalement apte par notre très consciencieuse Médecine du Travail – « vous avez l’air bien, non ? Je prends votre tension, peut être ? Qu’en pensez-vous ?- , ait pu tomber dans un panneau aussi énorme.
             La prise de décision a dû être requérir nettement moins de calculs que dans l’esprit ô combien candide de The Boss. J’imagine la scène : le Don et son armée de courtisans testosténonés et consciencieusement imbibés après l’un de leurs interminables déjeuners d’affaires - payés par vos impôts – au restaurant du coin.
-          « Putain, Gisèle Bundchen, elle a un de ces culs ! Et ses nichons !
-          « Di Caprio se l’est tapée pendant pas mal de temps. »
           Les éminences intellectuelles du Cabinet sont très cultivées
-          « Il joue un mec même pas capable de nager quand son bateau coule et il se tape cette bombe. »
           Life is definitely unfair.
-          « Elle est brésilienne, ce sont toutes des canons, les nanas là-bas ! »
-          « On devrait lancer une coopération avec le Brésil, ça nous donnerait l’occasion de voyager et de nous envoyer en l’air tellement nous sommes irrésistibles. » 

              Et le Don de s’imaginer, sur une plage abandonnée avec dans le rôle des coquillages et des crustacés une armée de Gisèles prêtes à s’abandonner dans ses bras flasques …
              Conséquence immédiate : développer une coopération avec le Brésil sous le fallacieux prétexte du développement économique.
              Conséquence immédiate me concernant : refusant de voir les vraies raisons de cette soudaine envie de coopération et dans son ignorance géographique crasse The Boss envoie donc sa chargée de mission poubelle – yours truly – à une réunion sur les politiques de coopération entre les collectivités territoriales françaises et le Chili.
              Lorsque j’en fis la remarque à The Boss, il se contenta d’un royal « c’est une réunion d’information. Donc allez vous informer ! C’est sur le même continent, après tout. »
              Argument imparable que je ne pris même pas la peine de contredire. Une journée à Paris ne se refuse pas, après tout.

            8h54 : j’arrive enfin devant le bâtiment dans lequel, si j’en crois la convocation imprimée à la hâte la veille au soir, se tient la réunion. En approchant de l’entrée principale, je passe du galop le plus échevelé au petit trot et vérifie mon reflet dans la vitre en ouvrant la porte.
           Pantalon à peu près repassé ? Oui.
           Chaussures, assorties, deux ? Oui.
           Ipod planqué dans le sac ? Oui.
           Ma panoplie de bureautière semblant à peu près dans les normes, je m’engouffre dans le bâtiment et me précipite à l’accueil où deux hôtesses interrompent avec un regret évident leur conversation.
            L’une d’elle, auto-promue porte-parole me lance un regard vitreux et soupire :
 -          « Oui ? »
            Réflexe pavlovien : sourire, et réponse automatique.
-          Bonjour. Je participe à la réunion coopération décentralisée avec le Chili.
-          C’est dans la salle J 589 au cinquième. Ascenseur B, troisième porte à gauche en sortant puis deuxième porte à droite, voupouvépavoutrompé » croit-elle judicieux de rajouter avant de se replonger dans l’étude approfondie du dernier régime « tout protéines » suivi par Nicole Ricchie si l’on en croit le dernier numéro de Closer.
             8h58 : j’appuie de manière frénétique sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Totalement inutile, mais je n’ai pas le temps de passer à la machine à café pour soulager mon stress. Devant les deux ascenseurs, j’observe pendant d’interminables secondes les numéros lumineux. Le premier est coincé au sixième étage. Le second est au dixième et monte. Evidemment.
              Un coup d’œil à la pendule m’informe qu’il est à présent 9h02 et que je suis officiellement en retard. Je me précipite vers l’escalier et grimpe les marches deux à deux. J’arrive au cinquième écarlate.  D’abord, il faut retrouver l’ascenseur B, puis troisième porte à gauche en sortant puis deuxième porte à droite, voupouvépavoutrompé.
              Voupouvépavoutrompé.
              J’atterris dans un bâtiment dessiné par un architecte possédé par Dédale avec des portes fermées partout et au lieu de me donner une boussole et un café, j’ai droit à l’ascenseur B, puis troisième porte à gauche en sortant puis deuxième porte à droite, voupouvépavoutrompé.

               9h12 : je finis par trouver une vraie fonctionnaire en tailleur qui avec l’enthousiasme d’un nautonier de Vierzon vous faisant passer la ligne de démarcation, me guide jusqu’à la dite porte.
              A proximité de la porte indiquée, je me lance dans l’épilation frénétique des poils que mon chat a laissés sur ma veste avant d’être accueillie par un aréopage de Men in black. L’un d’eux fond sur moi avec un sourire émail diamant et me secoua la main avec enthousiasme :
             « ¡ Buenos días, señora! ¿ Viene de la colectividad X? Bienvenidos a la reunión. »
             « Heu, una tapa de tortilla por favor… »
             J'entends d’ici avec vos conjectures les plus folles parmi lesquelles le « Coconne a déteint sur elle » doit se situer en tête, mais je ne suis pas à blâmer dans l’histoire. Parce que la première leçon de la Méthode Assimil qui indique clairement « vous voulez apprendre sans peine un espagnol actuel, utile et efficace » ne vous apprend pas autre chose qu’à commander une omelette ce qui, pour une réunion sur les politiques de coopération avec le Chili, n’est, je le reconnais, ni utile, ni efficace.

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (10)    recommander
Vendredi 20 juin 2008



                S’il est une phrase récurrente dans les couloirs du service dans lequel je sévis, c’est bien « en ce moment, je suis dé-bor-dé ». Débordé ? Par quoi, on est en droit de se le demander tant le rapport annuel d’activité ne laisse nullement présumer d’un quelconque tsunami de dossiers, de multiples avalanches de délibérations à rédiger ou d’une série de submersions des agents sous les notes à boucler.
                Tous les ans, The Boss compulse ledit rapport et hausse un sourcil circonspect avant de lâcher d’un ton incrédule « c’est vraiment tout ce qu’on a fait cette année ? ».
                Ben ouais.
                Et encore en tant que rédactrice officielle du Rapport d’activité, je dois dire que je mets un point d’honneur à faire un inventaire plus que fouillé de ce qui a été accompli. Le moindre dossier vaguement regardé se métamorphose en « consultation », la plupart des coups de fil reçus sont catalogués « conférences téléphoniques » tandis que la moindre note fait l’objet d’un paragraphe argumenté. Ce n’est pas de l’exagération, encore moins du mensonge, non. 
                 C’est une utilisation parfaitement maîtrisée de la licence poétique. J'ai été formée à coup de sujet de rédaction aussi passionnant que "décrivez votre chambre" (le devoir devra faire une copie double et demi MINIMUM...soit 1 page par mètre carré, donc) ou "décrivez vos vacances"(le devoir devra faire une copie double et demi MINIMUM...soit 1 page par jour de vacances...et oui, à l'époque anté-diluvienne où je portais un appareil dentaire et chérissais mes Nike air, les vacances de la toussaint durait une semaine) autant dire que délayer est une compétence que j'ai dû très rapidement acquérir.

               Généralement le soi-disant débordement des agents est inversement proportionnel à la charge de travail qui incombe à l’overbooké. Celui-ci serait du reste bien incapable de détailler clairement les dossiers sous lesquels il est censé crouler. Ni même de nommer les dossiers venus d’on ne sait où qui s’empilent sur son bureau (au-dessus des Trois Suisses et de Closer) et qu’il désigne comme preuve de sa surcharge de travail.


                 
Récemment arrivé dans le service à la faveur de multiples pistons, Balai dans le Cul a rapidement intégré la logique pipeautesque clamant à tout va que ce n’était plus possible et poussant le vice jusqu’à revenir - soi-disant - les week-ends. Pas une réunion de service ne se déroule sans qu’un BDC remonté à bloc joue les pleureuses de Rome auprès de The Boss suppliant ce dernier d’alléger un peu sa charge de travail pour qu’il lui reste « au moins le dimanche après-midi ».
                 Connard, va.
                 Les conclusions que The Boss et moi-même en tirons d’un tel numéro diffèrent malheureusement radicalement.
                 The Boss, essuyant à la dérobée une larme d’émotion : quelle conscience professionnelle, quelle chance d’avoir un tel bourreau de travail dans le service ! 
                 Moi secouant la tête d'incrédulité : quel lèche-cul ! Hallucinant qu’il ose prétendre revenir le week-end : quoique...il s’est peut être fait virer de l’appart conjugal par sa nana ou il est vraiment si con qu’il a effectivement besoin d’autant de temps pour boucler deux pauvres malheureux dossiers.
                Sauf qu’entre une chargée de mission poubelle – certes plus diplômée que The Boss, mais manifestement ce n’est qu’un détail pour Grand Chef Sioux, même si pour moi, ça veut dire beaucoup – et The Boss, la raison du plus fort est toujours la meilleure et le cinéma de BDC fonctionne à merveille.
                Deux jours plus tard, The Boss débarquait dans mon bureau comme un marine à l’assaut d’une plage normande.
                -  « J’ai décidé de vous confier le dossier X » s’écria-t-il avant d’écarter les lèvres et de serrer les dents pour élaborer ce qu’il considère sans nul doute être un sourire avenant.
                  Mes protestations sur fond de larmoiements d’injustice ne servirent évidemment à rien et je me retrouvai en charge d’un nouveau dossier poubelle, inintéressant, inconnu des élus et m'obligeant à me rendre deux fois par an dans un endroit à peu près aussi sûr et sympathique que la jungle colombienne.

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (7)    recommander
Mardi 27 mai 2008


             Une fois rackettés et laissés sans le sou, l’arrosage proprement dit peut se dérouler. Lorsque vous n’avez pas réussi à caler une RTT, vous n’avez d’autre choix que de subir. Après s’être extasiés dans un beau mouvement d’hypocrisie collectif sur le cadeau acheté par Coconne – oh, un chauffe biberon en forme de canard qui brille dans le noir et fait pouet-pouet lorsqu’il a atteint la bonne température, ça, c’est une bonne idée…surtout pour quelqu’un qui allaite –, nous nous retrouvons tous dans la salle de réunion pour « arroser Edouard », le dernier né de Patricia.
              Patricia débarque avec un panier contenant de quoi réalimenter la moitié du Darfour et nous annonce sombrement tout en déballant tartes, quatre-quarts, gâteaux au chocolat, charlottes aux fruits et clafoutis :
             - « Je les ai complètement ratés » dit-elle en déposant un plateau de brownies que ne renierait pas la pâtisserie la plus cotée de la région. Sa réflexion n’a en effet d’autre objectif que de soulever une tempête de dénégations, « mais non, Patricia, tu es une cuisinière hors pair » et Hulkette tombe à pieds joints dans le panneau.




            -« Oh ben moi, quand je les réussis, ils ne sont même pas aussi beaux…ni au’chi bons, » postillonne-t-elle la bouche pleine aspergeant consciencieusement Matthieu.
           Personne n’étant là pour lui rappeler de surveiller son cholestérol, Léon en profite. Il s’arrange pour empiler le maximum de vivres dans la petite assiette en carton jaunâtre qui lui a été donnée et commence à mastiquer son butin avec enthousiasme.
             -« Chelui-là, l’est chuper, » annonce-t-il, les abajoues à deux doigts de craquer, oubliant qu’à 13h30, techniquement, il sort de table. 
              Joëlle étudie avec circonspection le carré parfait de chocolat que Patricia lui a donné et se demande combien de séances de débouchage de chakras il lui faudra pour nettoyer son système de tous ces oxydants. Je hoche la tête avec compassion et vide le contenu de son assiette dans la mienne. Mes chakras, je m’en fous et ces brownies déchirent tout.
             Le problème dans ce genre de sauterie est qu’une fois qu’on a la bouche vide, et l’estomac plein, il faut bien commencer à parler. C’est à ce moment qu’éclate au grand jour la triste vérité : nous n'avons strictement rien à nous dire. Une fois les sujets conventionnels épuisés – le temps, décidément pourri cette année, les repas de la cantine pas terribles en ce moment –  s’installe un silence pesant seulement interrompu par les bruits de mastication de Léon parfaitement au fait du concept de « rab »...
              Matthieu décide de se lancer :
            -« Aujourd’hui, c’est la Journée nationale sur l’hygiène des mains! »
            Aussi inintéressante que soit la remarque, elle soulève immédiatement une tempête de réactions.
Hulkette se lève afin de nous montrer la manière la plus efficace de se nettoyer les mains alors que Monique nous fait l’article pour un produit pour parano du contact humain permettant de se laver les mains sans eau ! A tout moment de la journée ! « Car on ne sait jamais ce que les gens ont touché avant de vous serrer la main », nous expose-t-elle tout en se curant consciencieusement le nez.
             - « Le progrès, ch’est fantach’tique, » postillonne Léon dans un jet de clafoutis.
           Patricia nous ressert une tournée d’une tarte aux pommes qui a l’immense avantage d’achever les discussions lavages de main. Passionnantes, évidemment, mais même les meilleures choses ont une fin.
           La dernière bouchée avalée, et vexée que Matthieu lui ait volé la vedette, Coconne se lance :
           - « En fait, on dit que les dauphins sont gentils et les requins méchants, mais on a beaucoup exagéré la méchanceté des requins, » nous affirme-t-elle. « Parce que les dauphins, ils entraînent le baigneur au fond de l’eau et ils savent qu’il va se noyer. Tandis que le requin le mange directement, c’est moins sadique. »
            - « Cha se disc’chute » objecte Léon en mâchant sa troisième tranche de quatre-quarts. « Pache que si les requins, c’était pas chi méchants, y aurait pas eu Les dents de la mer. Et Flipper, l'est 'achement gentil dans la chérie TV. »
             
            ChéQFD, Léon.

             L’incongruité de la conversation qui s’ensuivit ne sembla déranger personne au point que je commençai à sérieusement me poster cette question : dans un moment de rébellion anti-serre-tête en velours et soutien-gorge de grossesse, Patricia nous aurait-elle concocté un space cake ?

 

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (11)    recommander
Lundi 19 mai 2008

 

 


              Dans les collectivités territoriales, nous sommes avant même d’être des glandeurs patentés, de bien joyeux lurons.
              Parfaitement.
              Nous adorons faire la fête, croquer la vie à pleines dents, célébrer les petits bonheurs du quotidien, se torcher au vin fourni par la collectivité.
              Ceci dit, si ces épisodes hautement festifs avaient lieu à d’autres moments que sur nos horaires de boulot, je doute que nous les trouverions aussi attractifs, mais comme il n’en est évidemment rien, les pots et les apéros, à l’instar de leurs sœurs de glandouille, les réunions,  constituent donc une excuse sans cesse renouvelée pour ne rien faire.
             Or ne rien faire est encore ce que nous faisons le mieux.  Nous sommes les champions de l’accomplissement dans le néant ou de la réalisation dans l’apathie.
             Autant dire que si on ne travaille très peu dans le service, on arrose énormément.


             Oui, chez nous, on « arrose ».
             Patricia est la championne des arrosages. Forcément, à pondre tous les 18 mois, avec la régularité d’un métronome et l’émerveillement de Candide – « hi, hi, hi, jamais j’aurais pensé qu’on pouvait tomber enceinte en allaitant »… ça fait déjà 2 fois que ça lui fait le coup, mais ça l’étonne toujours autant, dis donc! - , elle nous fournit des occasions inespérées de festoyer.
             Alors que le traitement des dossiers se fait généralement dans un joyeux bordel, sans début ni fin précise, les arrosages du service se déroulent en différentes étapes soigneusement déterminées.
             Ils démarrent invariablement par un mail, dégoulinant de clichés type « la cigogne est passée il y a déjà trois mois, venez fêter ça jeudi à 15h30 » ou de tentatives humoristiques navrantes  « héhi, hého, je rentre définitivement du boulot et arroserai ma retraite le 21 juin à 14h00 ».
            
              S’ensuit ensuite le passage de l’Enveloppe.  Il serait en effet inenvisageable de fêter quoique ce soit sans offrir à celle qui apporte une bouteille de champagne tiédasse et un gâteau Ancel un mâââgnifique présent, révélateur des goûts de chiotte bouchés de Coconne qui n’ont rien à envier à ceux du Procole. Bref, une semaine avant l’arrosage, Cathy, autopromue trésorière de l’Amicale du service, débarque avec l’Enveloppe pour réclamer un don. 
           L'Enveloppe est accompagnée d’un post-il expliquant qu’ « à l’occasion de l’arrosage organisé par Patricia pour fêter la naissance de son petit Edouard, nous avons décidé de lui offrir un petit cadeau » et que nous sommes « invités, si nous le souhaitons, à donner une petite contribution ».
           Il ne faut surtout pas se laisser tromper par l’avalanche de petitesse du message, ni par le ton sympathique du message. Surtout pas. Ce genre de message est écrit en code, et c’est un code si habilement enfoui dans le texte qu’il faut être spécialiste de l’espionnage ou bureautière depuis quelques temps déjà pour le déchiffrer.
           Prenez l’adjectif petit, par exemple. A part pour Edouard, qui à trois mois, ne doit effectivement pas être prêt pour la sélection de l’équipe de basket de la NBA, l’adjectif petit est cruellement mal employé. Invités ? Invités signifie ici obligés « sous peine de mort » et/ou sinon, tout le service voire toute la collectivité saura à quel point vous êtes égocentrique et ignoble. Quant à la petite contribution, le regard inquisiteur de Cathy qui ne vous lâchera pas tant que vous n'aurez pas mis la main au portefeuille vous dissuade de respecter à la lettre la demande du post it.
Alors qu’elle est incapable de calculer correctement un budget, Cathy peut avec exactitude déterminer le pourcentage de votre salaire consacré aux offrandes diverses et variées. Si le dit pourcentage lui paraît un peu faiblard, elle agite l’Enveloppe avant de lâcher un « c’est tout ? » incrédule.

               Ses aptitudes au calcul mental étant largement proportionnelles à sa passion des ragots, mieux vaut ne pas espérer se défiler sous peine d’être cataloguée odieuse radine égoïste, à vie. Faisant preuve pour une fois d’une stratégie peu habituelle, The Boss attend que notre déléguée syndicale soit dans les parages pour dégainer son porte-monnaie et aligner royalement 50 €.  Il se paie même le luxe de grimacer en affirmant qu’il est désolé de ne pas être passé au distributeur avant, il aurait mis plus…
             Je vois à regret partir mon billet de 10€…adieu mon frère, je t’aimais bien, tu aurais pu avoir une destinée brillante, une pizza 4 fromages à l’italien de mon quartier, un livre de poche et un paquet de bonbons, un DVD en promotion, un album sur itunes…mais non, mon pauvre, tu participeras à l’achat d’une turbulette bleu ciel encombrée de lapins dansants sur des nuages laiteux qui vaudra à son récipiendaire de longues séances de divan.

 

            Un jour, je m’achèterai une dose de courage (avec les 10 €) et je balancerai à Cathy, lors d’une n-ième séance de racket organisé : « tu as vu ce que je paye en impôt en tant que célibataire pour financer le repeuplement de la planète par Patricia, alors ta contribution, tu sais où tu peux te la carrer ! ».
           En attendant ce jour glorieux (pour le 6ème moutard), je dégaine stoïquement mon portefeuille et lui tend avec un sourire constipé.
            Mais le pire est encore à venir, à savoir l’arrosage proprement dit…

           (Teaser de la mort, je sais, mais je suis dans une période de flemmingite aigüe et de semi-débordement professionnel, un fois n’est pas coutume !)

par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (9)    recommander
Jeudi 8 mai 2008

                 Afin d’endiguer l’absentéisme galopant de notre belle collectivité, Grand Chef Sioux eut un jour une idée de génie : installer une pointeuse ! Les agents badgeraient en arrivant et en partant et la perspective de débarquer dans des bureaux déserts pour cause de beau temps ou de crise de flemmingite aigüe serait définitivement obsolète.
             S’il est des lieux où souffle l’esprit, je pense pouvoir affirmer que Grand Chef Sioux les évite comme la peste. Le fait qu’il pense qu’obliger les agents à pointer deux fois par jour les incitera à rester entre les deux révèle en effet le faible sens des réalités de notre grand chef bien naïf.
            S’attaquer à l’absentéisme de la collectivité en installant des pointeuses…Autant décider de vider l’Atlantique avec une cuillère à café…
            Comme toutes les grandes règles, l’obligation de pointer a évidemment ses exceptions. Tous les agents de la collectivité sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. Par conséquent, les directeurs ne pointent pas. Car si cette fonction est en réalité le résultat d’une faculté peu commune de reptation devant le Don, elle représente, aux yeux aveugles du Grand Chef leur extraordinaire dévouement (dévotion) au Service Public. Pourquoi les faire pointer alors que leur vie entière est consacrée à la promotion du Service public et que les lois de Rolland sont leur credo ?

                Ces VRP du Service Public, ces hérauts de la fonction publique ne sauraient être soumis à la pointeuse… leurs subalternes à l’esprit mesquin et étriqué – vénaux individus plus impliqués dans l’organisation de leurs prochaines vacances que dans la rédaction d’une note relative aux conséquences de la déforestation de l’Amazonie sur l’écosystème du rond-point de la commune de Chantepoule sur Dronne - n’en seraient qu’ humiliés.
             Parfaitement. Humiliés.
             Humiliés de voir que pendant qu’ils s’acquittent que leurs 38 heures de présence réglementaires, les directeurs en abattent 80, (déjeuners d’affaires entre collègues au restau du coin – c’est un déjeuner d’affaires car la collectivité le paie -  et entraînements à la salle de sport du quartier inclus, on n’est pas des bêtes.).
            Et qu’on n’aille pas dire que c’est parce qu’ils n’arriveraient jamais à comptabiliser 38 heures de présence entre leur déplacement tous frais payés par la collectivité à un séminaire au Maroc et une journée de réunion au bord de la mer.
            Ce serait méchant.
            Parfaitement vrai, en l’occurrence, mais méchant.

                Bref, officiellement, afin de ne pas mettre mal à l’aise la plèbe territoriale, les directeurs ne pointent pas. 
             Pangloss trouvait que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour GCS, la pointeuse sert à remettre les ouailles dans le droit chemin. Chacun ses aveuglements, après tout. 
            Jiminy Pointeuse installée pour endiguer la paresse dans la collectivité. Une idée théoriquement séduisante, mais extrêmement viciée en pratique.
             Parce qu’évidemment, quel agent oserait pointer en survêtement tôt le matin et rentrer chez lui se recoucher toujours en survêtement?
             Je vais vous étonner, je ne suis pas la seule à avoir eu cette brillante idée.
            En réalité, nous sommes très nombreux.


                Mais certains ont eu une idée encore plus démoniaque que je regrette de ne pas avoir eue. Pour les plus flemmards d’entre nous qui ont du mal à se tirer des draps, même si c’est pour y retourner moins d’une heure plus tard, il faut se trouver une alliée de pointeuse. 
             Quelqu’un qui dispose des codes d’accès aux décomptes horaires individuels.
             Bref, un complice à même de bidouiller le système pour faire croire que, si, si à l’heure où blanchit la campagne, ils étaient postés devant leur PC, en plein travail et non dans les bras conjugués de leur conjoint/chat/ours en peluche et de Morphée.
             Dans un élan de méconnaissance évidente stratégique, la DRH a confié la gestion du temps aux secrétaires, les investissant ainsi du pouvoir absolu. Le temps, c’est de l’argent, comme disait Picsou (je sais, on a les références qu’on peut). A croire que Picsou a commencé sa carrière non au Klondike, mais dans ma collectivité.
             Car la secrétaire en charge de la chronotique rembourse actuellement sa piscine grâce aux pots de vin touchés pour bidouiller la pointeuse. 


              Je plaisante. Elle est uniquement dédommagée en cadeaux divers et variés.
           Toujours est-il que s’il faut être dans les bonnes grâces d’une personne dans ce service, ce n’est certainement pas dans celles de The Boss, de L’intrigante ou même du Grand Chef Sioux. Non, il faut avant tout avoir une alliée de la pointeuse.
            L’une de mes grandes passions, au-delà des séries télé et de la lecture, c’est le vintage.
La première fois que j’ai rencontré Jeanne, je me suis dit « Brassebouillon, arrête de courir les vide-greniers à la recherche d’un sac à main ou de bottes vintage, la pièce maîtresse de la collection est devant toi » : Jeanne, la secrétaire vintage de the Boss. Un corps habillé de fringues tout droit sorties de Beverly Hills – la série avec Brandon et Brenda, mon préféré, c’était Dylan de toute façon, pas la ville de Californie -  surmonté d’une tête réduite d’indien jivaros.

               Je l’ai traitée avec la même attention qu’un 2-55 chiné aux puces : en s’intéressant à son histoire et en lui parlant de son futur. Lorsqu’elle m’a expliqué qu’elle savait bien que « ça reviendrait à la mode, les caleçons », occultant par là toute distinction entre un caleçon à fleurs rose et une paire de leggings noirs, je n’ai pas démenti. Je n’ai cependant pas poussé le vice jusqu’à porter moi-même un caleçon jeannesque, mais, j’ai été très bureautière. 
            Maintenant, en cas de crise de flemmingite aigüe, je n’ai même plus besoin de me propulser hors des draps…


par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander
Mardi 22 avril 2008

           Pour celles et ceux qui pensaient que, contrairement à Air France, la SNCF avait des principes et ne pratiquait pas la surréservation, je suis au regret de vous ôter vos illusions...Lorsque le TGV part à 8h05 et que je monte à bord à 8h04, échevelée, livide, au milieu des tempêtes…d'accord, juste échevelée et plutôt cramoisie d’avoir parcouru le trajet qui me sépare de la gare moitié en courant, moitié en boitillant pour cause de point de côté persistant au bout de 2 minutes de sprint, il y a parfois, à la place que ma collectivité de gauche qui ne fait voyager ses agents qu’en 1ère classe a réservée pour moi, un vrai voyageur de 1ère.

          Quelqu’un de crédible avec la panoplie du voyageur de 1ère classe, à savoir le costume-cravate, l’attaché-case et la moue hautaine du mec conscient de son importance.
           Il est forcément important puisqu’il voyage en première.
           Ben si.
           Les gueux de seconde catégorie, voyagent en seconde classe, c’est tellement évident...
           CQFD.

            
           La 1ère classe…ses sièges en moquette moelleuse rayée, ses petites lumières tamisées, ses voyageurs costumés-cravatés, Men in black laborieux plongés dans Le Financial Times ou pour les plus incultes d’entre eux Le Monde économie (pas Le Monde tout court, faut pas déconner), l’harmonieux cliquetis des ordinateurs portables ou le glissement du stylet sur le Palm Pilot…
           Un microcosme de classe dans un monde de brutes, un autre monde de toute évidence.
           Un autre monde que le mien, en tout cas.
           Moi qui arrive, haletante, ôte un écouteur de mon ipod de mon oreille, vérifie mon billet et halète devant l'un des men in black :
-          « Excusez-moi, Monsieur, il me semble que vous êtes à ma place. »
          Monsieur hausse un sourcil circonspect et me dévisage.
          Ce qu’il voit ne ressemble nullement à une voyageuse de 1ère.

 


           

Même une voyageuse avec la carte 12/25 en billet prem’s - les billets pour nerd fauchés pour ceux qui ne connaîtraient pas - ne ressemble pas à ça en 1ère classe.

          Ca, c’est la jeune femme au teint méchamment fushia, conséquence du sprint piqué derrière le bus - qui, c’est évident, avait de l’avance, précisément ce matin. A moins que ce soit l’horloge de mon micro-onde qui se soit arrêtée dans la nuit. En aucun cas cela ne peut être un effet désastreux de ma procrastination habituelle – arborant sur la joue une trace d’oreiller récalcitrante et qui a manifestement l’intention de camper à ses côtés.
          « A sa place ? »
         Non mais elle rêve !
         La plébéienne égarée porte un jean déchiré en bas - le jour où les créateurs comprendront que toutes les femmes ne mesurent pas 1.80, je vous l’assure, l’humanité aura fait un grand pas –, un sweat informe et des Converse.
         Mon déguisement de bureautière est soigneusement plié dans un sac plastique. Tout à l’heure, après avoir fini ma nuit, pliée en quatre sur mon siège, je me changerai dans les toilettes miniatures du TGV avec forces contorsions houdinesques. 
         Pour le moment, sans cette panoplie, j’ai juste l’air d’être moi. 
         Et être moi, n'est absolument pas suffisant pour convaincre Man in black qui secoue la tête avec agacement.
         -« Ici ce sont les premières classes, » m’explique-t-il lentement.
         Il est riche, donc intelligent.
         J’ai l’air pauvre, donc je suis intellectuellement limitée. Il faut me parler lentement. 
        CQFD.
        -« Je sais. »
        Monsieur Boulot souffle. Va-t-il pouvoir se mettre à travailler sans parasite pour l’importuner ? Je vois qu'il vient de se convaincre que ses impôts financent mon RMI et mes allocations diverses et variées.
        -« Pouvez-vous me montrer votre billet ? » insiste-t-il.
        Je m’exécute et je le vois examiner le billet avec étonnement. Il ne comprend pas. Ca ? En première ? A la place qu’il avait choisi d’occuper ? 
        Il maugrée, parle d’aller voir le contrôleur, rassemble ses affaires et va tenter sa chance dans une autre voiture.
        
         Je ne peux pas lui jeter la pierre, moi non plus, dans le rôle de la passagère de 1ère classe, si je ne me connaissais pas, je ne me croirais pas.
par Eloge de la Pipeautique ou l'univers d'une despera publié dans : Les Tribulations d'une bureautière au bureau
ajouter un commentaire commentaires (13)    recommander
Mercredi 16 avril 2008

 


          
           Le guide pratique des chakras* ne me promettait pas moins qu’une "seconde naissance", point de départ de mon véritable épanouissement, ma vie n’ayant été jusque-là que le pitoyable brouillon de l’extraordinaire existence qui m’attendait dès la fin de ma lecture
          Je décidai d’alterner un chapitre du guide à corriger avec un chapitre du manuel de bien être absolu. Après avoir émaillé le guide de « à la ligne », les connaissances de Joëlle en matière de mise en page semblant plus qu’approximatives, je m’adonnai avec incrédulité à la découverte de mes « roues de lumière » censées me « relier au monde spirituel ». De la pipeautique ésotérique destinée à me permettre d’améliorer la qualité du mode vibratoire de mes centres énergétiques et d’accéder à une dimension sacrée de moi-même.
           Diantre…
           Depuis les cours de l’EFHB, je n’avais rien lu de plus pompeux et creux. Sauf que, contrairement aux cours, cette ânerie occulte ne se prétendait ni intellectuelle ni formatrice ce qui la rendait au final plutôt distrayante.
          Les sacrifices pour atteindre le bonheur ultime ne se limitant pas à la méditation et puisque le point de départ de tout exercice de méditation préconisé dans le livre, à savoir « faire le vide dans ma tête », m’était de toute façon inatteignable,  j’enchainai avec l’enthousiasme qui s’impose le deuxième ouvrage.
           Une série d’exercices pratiques de zazen (sic) censés détendre. Je regardai, hilare, les différentes positions présentées…pardon, les ‘asanas’.
           Une fois mes corrections apposées sur le guide, je décidai de mettre en application les schémas ô combien passionnants du manuel. Joëlle m’avait appâtée en réalisant une démonstration particulièrement remarquable puisqu’elle avait touché ses pieds sans plier ses genoux atteignant, sous mes yeux éblouis de bureautière incapable de réussir une galipette arrière, le graal de la souplesse.
           Je sais ça n’épate que moi, mais mes critères en matière de performances sportives ne sont guère élevés...
           L’heure qui suivit passa exceptionnellement vite. N’ayant jamais montré d’habiletés particulières dans la constructio