Être adulte, il n’y a que ça de vrai. Et être
jeune adulte, sans problèmes financiers ni responsabilité familiale, croyez moi, c’est l’extase. Nos parents ne sont pas encore grabataires et par conséquent, nous n’avons pas à trouver d’excuses
ni de maisons de retraite pour ne pas les héberger chez nous. A quelques exceptions près, la règle est qu’aucune règle n’est incontournable.
Nous pouvons faire absolument tout ce qui nous passe par la tête sans devoir subir les remontrances des parents. Si je veux me coucher tous les
jours à 3h00 du mat’ et ne me nourrir que de Chamallow et de Nutella, la bonne nouvelle c’est que rien - sauf peut être la perspective de vomir lors de la réunion de service le lendemain
matin - ne m’en empêche.
Etre adulte, c’est se voir remettre gratuitement et sans extrait d’acte de naissance, ni photos d’identité de face, le
passeport du grand n’importe quoi
A ce niveau de liberté, ce n’est même pas de l’anarchie, c’est la fête du slip.
Sauf qu’évidemment, il y a toujours de braves âmes pour jouer les mères de substitutions et vous
pourrir l’existence à partir du moment où vous mettez un pied dans ce qu’il convient d’appeler son lieu de travail.
Patricia, manifestement en manque de sa portée pendant les journées au bureau, décida que je ferais une parfaite fille de
substitution pour développer ses compétences dolto-super nanniesques.
L’ingérence
pseudo parentale s’insinua de manière insidieuse. Alors que je trempais léthargiquement mes frites dans une mare de ketchup, un sévère « Prends avec une fourchette ! »
m’interrompit net dans mon élan. Pendant que ma frite se noyait dans un océan de colorant glucosé, Patricia rajouta à la cantonade d’un ton entendu.
-« Gustave me fait
exactement la même chose en ce moment, alors... »
Me fait... Bigre !
- « J’ai 28 ans, pas 28 mois » tentai-je de protester. J’avisais ma Coconne qui buvait les paroles
patriciennes avec l’air béat de l’aide soignante qui couche avec le neurochirurgien et compris que – comme d’habitude - mon salut ne viendrait manifestement pas d’elle. Mon argument fut du reste
écarté d’un secouage de tête désapprobateur pendant que le reste de la tablée hochait la tête avec compassion pour cette pauvre Patricia qui, décidément, n’était pas épaulée et devait lutter
contre l’enfantillage nutritionnel même au bureau.
Après le
frite-gate, Patricia n’en resta pas là.
Alors que je sortais des toilettes, elle m’apostropha d’un ton sec:
-« Tu t’es lavé les
mains, au moins ? »
-« Ben évidemment. C’est même précisément pour ça que je les secoue. Il n’y a plus d’essuie
main, vois-tu.»
« Et évidemment, tu n’as pas pensé à te munir
d’un paquet de kleenex avant. »
Non, en tant que personne normalement constituée, je ne me munis évidemment pas d’un paquet de kleenex en prévision de la rupture de stock de l’essuie main.
- « Depuis que
Pasteur a inventé les microbes, il faut drôlement faire gaffe, » renchérit Coconne qui au lieu de reprographier ma note et de la mettre dans un parapheur avait manifestement décidé de
patrouiller près des toilettes pour femmes du service. Elle crut bon de rajouter. « Ce type devait être super intelligent. La preuve, il a une station de métro à son
nom. »
Effectivement, si ça n’est pas une preuve de consécration, je ne vois pas ce que
c’est...
Je me repliai dans mon placard bureau pour élaborer un plan d’attaque, mais
mes talents stratégiques ne furent malheureusement pas assez rapides pour
parer la suivante attaque patricienne. Quelques heures après, sur son lieu d’attaque de prédilection, la cantine, elle revint à la charge. Avisant mon plateau d’un air désapprobateur, elle
m’expliqua calmement, rythmant sa phrase d’un index pédagogiquement tendu vers mon plateau :
- « C’est 5 fruits et
légumes par jour, Brassebouillon. Pas par semaine. »
Je résistai héroïquement à l’envie de lui balancer pizza et tarte au chocolat sur la tête et me contentai
d’un pitoyable « Tu sais, moi, la pub… »
Ancien médecin devenue fonctionnaire pour des raisons qui m’échapperont toujours, Thao décida de se rallier à
la nouvelle grande cause du service à savoir « pourrissons la vie de Brassebouillon ».
Pour la grande cause
« Remettons nous à niveau sur la rédaction des appels d’offre de marchés publics », je suis convaincue qu’il y aurait nettement moins de volontaires. C'est fou,
non?
-« Maintenant, tu ne te rends pas compte de l’importance d’une alimentation saine et équilibrée, mais dans quelques années, tu verras… » prophétisa-t-elle d’un air grave, pendant
que Coconne et Patricia hochaient la tête d’un air entendu.
Dans de telles conditions, il ne me restait plus qu’une alternative. Faire ce que tous les enfants disposant
de leurs capacités mentales font pour éviter que leurs parents ne les gonflent : mentir. Je repoussais la vision nutritionnellement sordide du contenu de mon frigidaire et annonçais
solennellement : « Les légumes de la cantine sont bourrés de pesticides. Je n’ai pas envie de m’empoisonner, moi, lorsque je mange mes cinq fruits et légumes, c’est uniquement du
bio. »
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